Critique sur "Gaspard Hauser" de Jacob Wassermann

Eliane Aubert-Colombani

à propos de "Gaspard Hauser" de Jacob Wassermann (éditions Noël Blandin)

Sous prétexte de résoudre une énigme historique - Gaspard Hauser était-il ou n'était-il pas l'héritier du duché de Bade ? - Wassermann tente d'éclairer les franges d'un mystère plus insondable encore : l'incapacité d'un homme à s'engager totalement pour une cause qu'il reconnaît juste ou pour un être qui mérite son dévouement.

Cette entreprise de l'auteur justifie le sous-titre de l'ouvrage la Paresse du coeur et nous vaut un roman déchirant, lourd d'angoisses archaïques que chacun porte en soi et attise quand l'étrangeté et l'hostilité du monde deviennent insupportables. Ainsi Verlaine, à son heure, a-t-il fait sienne la complainte de Gaspard

Je suis venu

Riche de mes seuls yeux tranquilles

Vers les hommes des grandes villes

Ils ne m'ont pas trouvé malin

Il est souvent fait allusion aux yeux de Gaspard dans ce conte tragique, à l'intensité de son regard qui tour à tour séduit, irrite, éveille la pitié ou la concupiscence ; à son intelligence - là, nous nous éloignons de l'identification proposée par le pauvre Lélian - car l'adolescent trouvé de Nuremberg, balbutiant presque ahuri, par suite de sa détention dans un cachot obscur, se montre capable d'apprendre les mathématiques et le latin, ainsi que les usages du monde, à une vitesse invraisemblable. Gide tentera pareillement de nous éblouir avec une Gertrude, miraculée de l'arriération mentale !

Mais qu'importe l'apparente maladresse de Wassermann, puisque l'essentiel demeure crédible : la souffrance du jeune homme, prisonnier du mystère de sa naissance et otage d'un monde grimaçant, cupide et cruel, et surtout la réalité des bourreaux : le maître d'école borné, le mesmérien égoïste, le lord désargenté, bel ange déchu, qui abuse de ses promesses, l'enfant condamné.

Tandis que restent gravés dans le coeur du lecteur, honteux de sa propre pussilanimité, des tableautins extraordinairement précis : "La nuit et la prison", "La mansarde du maître d'école", "La mort de Gaspard"... résonne la voix de Clara de Kannawurf : "Vous êtes tous des meurtriers."

(article paru dans Les Lettres françaises)

 

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