critique des "Journaux de guerre" de Ernst Jünger

Eliane Aubert-Colombani

Critique des "Journaux de guerre" d'Ernst Jünger parue dans les Lettres Françaises"

Il aurait sans doute été préférable de conserver aux "Journaux de guerre", d'Ernst Jünger, le titre allemand "Rayonnements" qui répondait mieux au projet de l'auteur de construire, du monde, un kaléidsocope géant où, par des jeux d'ombres et de lumières, il offrirait au lecteur des harmonies tantôt primaires, tantôy subtiles, tout en lui livrant ses perceptions médiumniques. Comme le héros du "Silence de la mer" -infiniment moins naïf tout de même !- Jünger est platonicien, et dans les atrocités commises par les Lémures, dans les décisions démentes de Kiébolo, il perçoit les échos du grand combat du Temporel contre le Spirituel.

Cette traque de l'Invisible demeure une arabesque essentielle des "Journaux", dicutable, certes, mais jamais pesante : il y a tant à voir par ailleurs ! Nous sommes loin des fracas d'"Orages d'acier". Le sous-titre du premier journal "Routes et jardins" en dit long sur l'état d'esprit du guerrier vainqueur : l'humaniste l'a désarmé ! Il avance... indifférent à nos petites laideurs comme à nos grandes lâchetés, soucieux de la sécurité d'une bibliothèque municipale, émerveillé pra les fleurs et les insectes, ce qui nous vaut des descriptions d'une perfection parnasienne.

Quand il cantonne chez l'habitant, il savoure les vins mais aussi l'architecture, ou l'intimité d'une chambre. Il converse avec les paysans, aimable voyeur de nos vertus patriarcales. A Paris, pendant l'occupation, ce sont les pierres dorées des quais de la Seine, truffées de fossiles, qui l'enchantent. Il déniche des livres rares, dîne en ville, découvre que les femmes deviennent intelligentes, et s'en inquiète ! Il conspire aussi, prend des riques sur lesquels il s'étend peu. Le plus étonnant est l'autoportrait qu'inviolontairement il nous livre : celui d'un passionné qui aurait tordu le cou à tout romantisme. Il se refuse aux coïncidences : c'est par la justesse d'une observation que nous devinons le tressaillement de la chair ou l'élan du coeur.

Ainsi d'un rendez-vous galant dont nous ne saurions rien, il note : "Et ça et là, une grosse carpe claquait dans le fossé qui longe le parc du château. Pareil à ces poissons, le plaisir nous projette parfois dans un élément étranger, plus léger."

Il fuit l'exposition gluante de l'émotion, mais quel regard il jette sur son fils de dix-sept ans affaibli par son emprisonnement (pour propos anti-hitlériens) ! C'est la tragédie d'un peuple qui soudain le frappe : "Lorsque le l'ai vu assis, exténué, à la lisière de la forêt, j'ai saisi très clairement la situation terrible dans laquelle nous nous trouvions. Auprès d'elle, les brasiers des villes sont encore peu de choses."

Ce fils aîné sera tué quelques mois plus tard, sur le front d'Italie, Jünger rapporte : "La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénêtre dans le sol. L'esprit ne la conçoit pas d'emblée." Il souffrira longtemps.

Pourtant, un mois après l'annonce de cette mort, il trouve la force de rendre hommage à la vie au travers d'un dialogue à la clôture de son jardin : "Moi - Il y a du nouveau dans l'air. Le voisin - Oui ! On dit qu'Osnabrück et Chemnitz ont été détruites. Mais moi, je pensais aux moucherons qui dansaient dans l'air pour la première fois."

(Eliane Aubert-Colombani)

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Commentaires (1)

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