La Perdrière (éditions Le Cercle d'Or - 1971)

 

Le livre : Aux heures les plus sombres de l'occupation, Janine, adolescente parisienne maigrichonne, prolonge les vacances à la ferme de "La Perdière", en Touraine. Elle n'y connaît pas la paix, mais un étrange bonheur traversé par l'angoisse. Elle y fait surtout l'apprentissage de l'amour, de la vie simple des champs, et de la violence qui gagne de proche en proche comme l'incendie que rien ne peut arrêter ; elle y découvre enfin le visage de la mort. C'est ainsi que l'on devient une femme.

Eliane Aubert a su décrire cette difficile métamorphose avec une fascinante sobriété. Le drame toujours latent, ne parvient pas à briser le calme profond de la terre, traduite ici dans son inaltérable vérité.

Extrait : "Je suis allée aux Tourelles, dans la soirée, pour porter du lait au père Cyprien solitaire, qui pleurait dans son lit. M. Tissier, qui était retourné à Paris pour ses affaires, a été dénoncé par son concierge. Il a été emmené par les Allemands. Je suis consternée. Qu'est-il allé faire dans ce guêpier ? En ce moment où la terre sent si bon l'herbe chaude, comme une imsense pâtisserie qui commence à refroidir, il est peut-être en train de respirer des gaz mortels ! J'apporterais le lait pour tout le monde et pour lui, en particulier ; il ne saura jamais que j'avais fait la paix avec lui et que je voulais oublier ses caresses furtives. Cela n'a pas d'importance sans doute ; il est martyr maintenant et n'a guère besoin de mon pardon, mais moi, qui est-ce qui me pardonnera ? Je l'ai haï quelques minutes pour cette ébauche de péché de chair qui ne m'a pas fait grand mal, mais ma haine, qu'a-t-elle engendré ? Je crois aux pensées mauvaises qui, comme des virus, se propagent et s'acroissent géométriquement. Je me sens responsable de la mort de M. Tisser et j'envie le père Cyprien qui a le droit de pleurer sa mort, parce qu'il l'a accueilli, et parce qu'il se sent encore l'obligé de résistant qui était venu le distraire de sa solitude. Cette nouvelle, que je rapporte à la Perdrière, fait pleurer Mme Archambauld, M. Archambauld et Reine. Je suis la seule qui ne pleure pas.

-Faut-y, faut-y qu'y soit parti, s'exclama M. Archambauld. Il était donc pas ben ici ? Si les boches étaient venus, on l'aurait caché dans les caves ou dans les souterrains de l'abbaye.

- Tu sais pas où sont les souterrains, vieux fou.

- On aurait creusé.

- Dans ce cas, les boches auraient eu le temps de l'attraper, tais-toi donc avec tes rubriques !

Les voilà qui se disputent. Je ne les interromps pas, cela les distraira de leur chagrin. (p. 65-66)

La presse :

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