L'âne et le bon dieu

Le livre :

Un roman onirique et burlesque où il est question d'âge, d'amour, de temps, de sexe et de bon dieu.

Extrait :

Il était 6 heures et demi, et Brigida courait vers son « fond ». La forte pente de la Cima la faisait haleter mais le temps pressait… Contrairement à son habitude, elle ne souffla pas quelques minutes en contemplant la mer au lever du soleil, miroir de la Vierge, au-delà de Monticello. Job l’attendait en pleurant. C’est le curé qui l’avait baptisé Job parce que, disait-il, il se lamentait comme le prophète. Les curés, surtout les polonais, veulent toujours comparer, expliquer, légiférer. Brigida le soupçonnait de s’être acoquiné avec ceux qui se plaignaient des bruits qu’émettait l’âne (« Et vos télés, elles n’en font pas du bruit peut-être ? Alors que mon Job, il braie pour me parler »).

La presse :

Flâneries fantastiques en Balagne

Speluncato est le lieu de tous les possibles où l'on peut encore s'autoriser quelques divagations existentielles, croiser, entre rêves et réalité, toute une diaspora d'ombres échouées là, comme pour jouer de chimériques prolongations. Dès lors qu'Eliane Aubert-Colombani s'encanaille dans le fantastique au gré d'un récit d'une mécanique parfaite, de dialogues d'une vivacité ciselé, tout en méprisant la condescendance et la mièvrerie.

"L'Âne et le bon dieu", comme les ouvrages précédents de l'auteur, est écrit avec l'énergie de la générosité, avec l'envie hardie de brasser les passions et le goût de la formule délestée de décorum, de la réflexion fine et doucement cruelle. La similitude entre les actes romanesques passés et présents s'arrête là. Dorénavant tous les simulacres littéraires sont permis. Et il suffit de quelques lignes pour culbuter la raison et sinuer la lisière d'une réalité habilement parasitée par Brigida Campi, la narratrice, 75 ans, institutrice à la retraite, propriétaire attentionnée de Job, "un beau petit âne gris, fils d'une ânesse que son mari, Victor (ad patres depuis quelques décennies à présent) avait achetée lorsqu'il avait pris sa retraite de militaire, 25 ans plus tôt."

L'animal aux sabots claquants à souhait, donne du poids au mystère ambiant. Il ne joue pas ce qu'on attend de lui. Il "est d'un autre niveau". Au point d'entrechoquer des destins, d'affirmer un paradoxe d'exister trop sensuel, trop sensible à la condition humaine. Tant pis pour Prosper le cousin dévoué sollicite un peu de rationalité. Brigida l'envoie valdinguer, avec un rien d'insolence "Pourquoi tu t'enfermes avec l'âne ? Et pourquoi je ne m'enfermerais pas ? Si c'est ton idée... Je t'apporte un peu de foin. Ta bête est trop maigre, un de ces jours elle va tomber en faiblesse." La vieille dame ne s'encombrent pas de conidérations étriquées. L'enjeu véritable de son quotidien semble circuler dans les profondeurs insondables. La preuve, il se trouve même que même les pierres deviennent faussement insignifiantes. Ainsi, chaque marche de l'escalier de Brigida "avait des vertus particulières et (celle-ci) les utilisait en cas de maladie. Par exemple, la troisième soignait les rhumatismes et la huitième la colique."

Mais ce n'est là qu'une version de l'affaire. Brigida ne craint pas les situations qui vacillent, les registres qu'on alterne. Elle passe par toutes sortes d'états, le soir venu, après avoir enfilé "sa chemise de nuit Camif". Comme pour un rituel "(Elle) savait qu'il était urgent de sauter dans le lit, qui bientôt ne serait plus un lit mais une chose à roulettes,un train ou une voiture ou une caisse immense à patins comme une luge, capable de descendre et de monter les côtes de Speluncato à LÎle-Rousse en haletant et de virer en crissant, en serrant les dents ou les freins, les deux ensemble." Brigida progresse dans la frénésie et la prière, trouve un repère à Feliceto, plonge dans l'extrvagance et la cale du navire L'Île-Rousse-Toulon, s'abandonne à d'espiègles réflexions, trouve un peu de répit accrochée à un mat. Les Affaires maritimes s'en mêlent. Juste avant le retour au village, en repassant devant le café de la Voûte.

La farandole fantasque raconte des émotions fortes, des voluptés inédites pour dire en creux le désarroi de Julie, la petite-fille, offrir des images accélérées dans lesquels se lisent de folles inquiétudes. Au passage Brigida réinvente la complexe relation grand-mère-petits-enfants. C'est parti pour quelques réglements de comptes familiaux avec Pauline, sa fille artiste, tentée de pousser toujours plus loin rancunes et reproches, avec Christian l'ex petit ami de Julie. L'apparence du magistrat parisien suffit à révéler toute sa violence intérieure et toute sa duplicité. Délit de sale gueule en plus ! "C'est un homme dangeureux parce que ses oreilles sont trop petites. Anormalement petites. Les oreilles doivent être longues et duveuteuses." C'est un fait avéré, Christian est de "race des rongeurs de l'âme". Il donne de l'intensité au périple cosmique de Brigida. "Que ta volonté soit faite O Diu !"

Les escapades entrelacent quelques visions traumatiques, un "lit pirogue", un "avion planeur avec un abdomen d'insecte", "un engin de Max Ernst, en somme". C'est selon. Dans tous les cas les chamboulements sont une expérience risquée. Il arrive que celle-ci mène au quartier de La Défense, au final, le "lieu de tous les exploits" de la septuagénaire. Les seniors aimants n'ont pas froid aux yeux et se plaisent à manier le couteau pour les causes nobles. A d'autres moments, le voyage repousse les limites du côté de la gare Saint-Charles, du cimetière militaire de Marseille ou l'épicerie de Batna. Les lieux renaissent tour à tour en version 1918, 1946, dans un autrefois atemporel, au gré des décennies lourdes de silences. Les instants servent à recoller les fragments de vérités. "L'âne et le bon dieu", chassé croisé d'individus flous est aussi un roman sur la réminiscence, sur le bonheur en fuite. Peut-être pour mieux se désoler. Brigida fait face à son histoire et à celle des siens, s'interroge sur les événements d'Algérie tandis que "Victor est parti terroriser le bled. Il a toujours adoré étaler sa puissance." Pendant que le reflet mouvant du visage d'un aviateur, André Joubert, embarque dans d'inépuisables associations d'idées. Le militaire, "rencontré pleurant contre le mur de l'école", disperse des chuchotements, projette ses réflexions posthumes sur le paysage balanin. Pour Brigida, la récréation est instable, désordonnée, épuisante. "Elle avait dû combattre, elle en était revenue harassée, tourneboulée, la cervelle éclatée mais quelle moisson d'images fulgurantes !" Sans larme, mais avec un véritable panache. Ce qui servira le destin de Julie.

Un récit bref entre la fable philosophique et l'aventure surréaliste. Un plaisir de lecture insolite avec en plus une espèce d'euphorie.

Véronique Emmanuelli (Corse Hebdo - octobre 2009)

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